La Ville de Genève propose dans son projet de budget 2017 une enveloppe de 500’000 francs pour renforcer l’accueil et l’intégration des migrants nouvellement arrivés. Non seulement nous avons largement les moyens de faire face au défi actuel des migrations, mais nous pouvons et devons être fiers de notre capacité d’accueil.

Nos sociétés développées et postindustrielles peinent à affronter le défi des migrations. Cette réalité incontournable suscite des craintes et des crispations dans la plupart de nos pays et l’opinion selon laquelle nous n’aurions plus les moyens d’accueillir les migrant-e-s semble majoritaire. Même la fameuse phrase d’Angela Merkel « nous le réussirons » (« wir schaffen das ») à propos de l’accueil des réfugiés syriens en 2015 exprime aussi la difficulté à surmonter. C’est paradoxal pour deux raisons : d’abord parce que ce sont précisément nos sociétés qui ont le plus de moyens pour accueillir les migrants, qui ont les institutions les plus solides et les moyens financiers suffisants pour consentir cet effort. Ensuite parce que notre démographie déclinante pose, à l’horizon de 2030 déjà, un gros problème de manque de main d’œuvre et que, par conséquent, l’immigration est non seulement une chance, mais encore une nécessité pour l’avenir de nos infrastructures, de notre système économique, social et culturel.

Comment affronter cette double difficulté ? Comment préparer notre pays à l’accueil des migrants tout en apaisant les craintes que cela suscite ? Comment sortir de la mise en opposition stérile des « vrais » réfugiés et des migrants économiques ? Et surtout : comment évoluer en direction d’une culture de l’hospitalité et quitter la culture de la défiance à l’égard de l’étranger qui domine depuis une bonne génération les débats dans notre pays ?

Il est certain que les migrations ne doivent pas être considérées comme de simples transferts de population au service des besoins des entreprises – une telle vision purement économique ignore les différences entre les hommes, la distance linguistique, culturelle et sociale, bref, elle ignore que l’intégration est une tâche collective complexe. L’intégration d’un grand nombre de migrants constitue un défi sur plusieurs plans, autant pour les personnes exilées que pour celles et ceux qui les accueillent : économique parce que les places de travail disponibles ne correspondent pas forcément aux profils professionnels des exilés ; éducatif parce qu’il s’agit d’offrir des formations adéquates à un grand nombre de personnes et intégrer efficacement leurs enfants (qui ne parlent le plus souvent pas le français) dans nos écoles ; social parce que la participation aux réseaux sociaux ne va pas forcément de soi ; enfin, c’est aussi un défi culturel puisque les coutumes et les habitudes peuvent être très différentes. En disant que nous avons, nous en Suisse, les moyens de réussir l’intégration des migrants, je ne veux pas dire que le processus va de soi. Mais il faut tout de même se rappeler que la Suisse a une tradition d’au moins 150 ans d’intégration des différences, en particulier linguistiques et religieuses. Et si l’on regarde les faits, l’accroissement démographique de notre pays depuis deux générations est dû presque uniquement à l’immigration. Ainsi, non seulement nous pouvons faire face, mais encore cet effort est bénéfique à tous les points de vue. Il faut voir à quelles conditions.

Finalement, en quoi consiste réellement le processus d’intégration ? Il suppose des relations personnelles, la médiation d’institutions telles que l’école, les entreprises, les associations, ainsi que le voisinage. A chaque fois qu’il existe des relations personnelles, le processus se passe naturellement. Le défi politique est donc de rendre possible et d’aménager un tissu de relations concrètes pour que chacun soit responsable pour un aspect et que le processus devienne une fierté pour chacun. Une fierté pour la maîtresse ou le maître d’apprentissage qui forme un adolescent réfugié, pour la militante ou le militant d’association qui accompagne une famille migrante, pour la fonctionnaire qui instruit un dossier de naturalisation, etc.

Les collectivités publiques locales peuvent faire beaucoup pour faciliter ces processus. Rien ne remplace les relations personnelles, mais encore faut-il les faire naître. C’est pourquoi la Ville a inscrit dans son projet de budget une ligne spécialement destinée à l’intégration des migrants. Cette politique permettra notamment de favoriser l’apprentissage du français et les échanges linguistiques, d’encourager l’insertion des réfugié-e-s (Permis F et N) sur le marché de l’emploi et la mobilité sociale, de faciliter la participation citoyenne des primo-arrivants (création d’associations, etc.) et l’intégration des 2e et 3e générations. C’est toute une palette de mesures qui ne se substituent pas aux processus sociaux déjà à l’œuvre dans nos quartiers mais qui les renforcent et les multiplient.

Nous pouvons être suffisamment conscients et fiers de notre héritage et de notre identité pour s’engager à les mettre en partage avec d’autres. L’étranger oblige à savoir qui nous sommes, pour l’accueillir et l’enseigner de nos habitudes et de nos valeurs. Si l’on se sent exclu de la collectivité, si l’on a l’impression que nos manières de vivre sont dénigrées, il est plus difficile de faire preuve d’hospitalité. Tout comme il est douloureux de quitter sa terre, sa ville, son entourage pour reprendre sa vie à neuf ailleurs, il est angoissant de se sentir dépossédé de son appartenance. Le chez-soi, la familiarité de ce qu’on appelle en allemand « Heimat », ou en anglais « home », est nécessaire à chacun. On peut se sentir étranger chez soi, c’est un sentiment qu’il faut prendre au sérieux.

Or justement, l’exilé est par définition celui qui a concrètement perdu son chez-soi et pour qui la tâche est de prendre racine ailleurs. En aidant les migrants à faire pousser de nouvelles racines, nous pouvons justement prendre conscience plus clairement de nos propres valeurs et de notre propre appartenance au pays. Une telle prise de conscience est liée aux potentialités de l’avenir plus qu’à un passé fantasmé, puisqu’elle a lieu en dialogue avec l’autre. L’identité ainsi reconquise est dès lors à la fois plus souple et plus forte.

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